La double-narration permanente : Focus sur Tom King.

Tom King est le nouvel auteur de Batman sous l’ère Rebirth. Son travail sur la chauve-souris arrive demain, en France. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse chez lui. Non pas que la qualité ne soit au rendez-vous mais je préfère en profiter pour parler de son style narratif et du contenu de ses œuvres.

La première fois que j’ai découvert l’auteur, c’est à travers Grayson, la première série qu’il a écrit, en collaboration avec Tim Seeley et avec Mikel Janin aux dessins. Depuis, il n’a quitté DC que pour une seule série chez Marvel : Vision. Cette dernière, ainsi que The Omega Men (série DC inédite en France en 12 numéros parus entre juin 2015 et mai 2016) et Sheriff of Babylon forment une trilogie de par leur thématique commune : la guerre. En effet, Tom King, avant de bosser dans les comics a travaillé pour la CIA après les attentats du 11 septembre 2001. Son activité précise n’est pas connue et en même temps, on s’en fiche. On retrouve à travers chacune des trois séries une constante vis-à-vis de ce que la guerre génère sur les individus.

The Omega Men fait irrémédiablement penser aux guerres modernes, juger plutôt : un régime autoritaire qui a pillé les ressources d’une planète et l’a tué, éliminant toute forme de vie. De là, un groupe révolutionnaire cherche à détruire ce régime par une révolution violente, au milieu, on trouve Kyle Rayner, White Lantern qui se retrouve mêlé à ça et cherche à trouver une voie intermédiaire.

Pour sa part, Sheriff of Babylon est directement situé en Irak, après l’intervention américaine et la mort de Sadham Hussein. Outre un sens du détail assez inouï dans les dessins (notamment, quant au rendu de la gestuelle des personnages), c’est surtout la critique assez acerbe des services de renseignements qui domine, montrant bien que chacun se tire la bourre et cache des infos aux autres pour un résultat finalement nul (ce qui renvoi au travail de DOA, un auteur français que je vous encourage à lire si vous vous intéressez à ce genre de récits).

Enfin, Vision nous parle de la tentative de mener une vie normale dans une banlieue américaine quand on n’a jamais connu la normalité. Vision est le synthézoïde des Avengers (un androïde aux organes synthétiques) donc, moins normal, tu meurs. Le rapport que j’y vois avec la guerre, c’est la tentative désespérée d’un héros de guerre de revenir à la vie normale en recourant à la logique et en s’installant dans le milieu le plus ordinaire possible. Le problème, c’est que les habitudes super-héroïques ne disparaissent pas comme ça et les problèmes émergent assez rapidement.

Je n’ai pas envie de m’appesantir sur le déroulement scénaristique des séries pour vous laisser la surprise. Parce que là où Tom King est fort, c’est dans la manière de dérouler ses scripts, offrant une belle mise en valeur à ses dessinateurs, via des compositions souvent rigides mais ô combien kiffantes. Les compositions de pages chez Tom King ont souvent en commun de contenir neuf cases sur les pages. Que ce soit, Vision, Sheriff of Babylon ou encore The Omega Men, ces trois séries ont cet élément visuel en commun. Forcément, cela peut avoir tendance à rigidifier la lecture pour le lecteur et pour l’artiste. De ce point de vue, Batman fait clairement exception. A cela, plusieurs raisons à mon avis : la série se veut grand public et doit être accessible au plus grand nombre donc forcément, faire quelque chose d’aussi élitiste et peu accueillant peut faire peur même si sur les derniers numéros, le phénomène a tendance à s’inverser. Ensuite, David Finch qui est l’un des dessinateurs réguliers de la série est déjà expérimenté dans le milieu et a ses habitudes, forcément, le contraindre pourrait se faire au détriment de la qualité du dessin. Au final, je pense qu’à travers sa narration et ses scripts, Tom King a le don de mettre en valeur ses dessinateurs et notamment trois d’entre eux : Mitch Gerars, son collaborateur sur Sheriff of Babylon, Mikel Janin sur Batman et Grayson et Gabriel Hernandez Walta sur Vision.

L’élément le plus intéressant du travail narratif de Tom King, c’est qu’il réalise souvent des exercices de style. Sur son run en cours sur Batman, deux numéros sont assez représentatifs de cela. Pendant qu’un personnage secondaire suit le plan de la chauve-souris, des cases de pensées apparaissent et on se rend compte que c’est une lettre du dit-personnage destiné au justicier. Deux numéros plus tard, alors que Batman avance pour aller casser du méchant, des cases de pensée surgissent également aux quatre coins des double-pages et on se rend compte que c’est aussi une lettre écrite par Batman et destiné à quelqu’un. Au final, dans ces deux numéros, on retrouve une caractéristique du style de Tom King, à savoir que le véritable discours se trouve dans ces cases de pensées. C’est là que les personnages interagissent et non au travers des dialogues.

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Les lecteurs VF vont bientôt le découvrir mais les dialogues des personnages sont machinaux, très simples, presque simplistes. Pour savoir ce qu’ils pensent vraiment et comprendre le discours de Tom King ainsi que la psyché du personnage, il faut se concentrer sur tout le reste. En fait, les dialogues sont simples parce que les dessins se suffisent à eux-mêmes. Ils illustrent tellement bien les choses qu’il est possible de réaliser une économie de dialogues quasi-totale. Malgré mes louanges, c’est le reproche que je ferai au travail de l’auteur sur Batman où les dialogues sont vraiment ratés et ne servent pas vraiment le propos ni le travail de l’auteur. Au contraire, dans la série The Vision, le problème ne se pose pas, les dialogues sont robotiques mais c’est tout à fait normal au vu des personnages et là encore, ce sont les cases de pensées qui font tout le travail. En fait, The Vision reproduit le schéma des deux numéros de Batman dont j’ai parlé précédemment sur l’ensemble des douze numéros de la maxi-série. Le gros point fort, c’est que pendant six numéros, on ne sait pas du tout qui est en train de nous raconter cette histoire. On pense évidemment à un narrateur omniscient mais certains détails ne font pas sens. Jusqu’à la révélation qui est d’une extrême logique au vu du personnage, les questions se bousculeront dans notre tête.

The Omega Men et Sheriff of Babylon sont différentes dans le sens où les dialogues sont plus nombreux et surtout que les cases de pensée disparaissent. Mais dans la première, les personnages vont avoir tendance à répéter souvent les mêmes choses. The Sheriff of Babylon fait des dialogues à tiroirs, blindés de double-sens, chose cohérente au vu des personnages qui sont les rois du double-jeu. Mais là encore, la narration de Tom King joue l’exercice de style. The Omega Men fait dans le message symbolique à chaque dialogue et à chaque case, jouant sur les couleurs, les double-sens et la puissance des symboles, qu’ils soient religieux ou politiques. Sheriff of Babylon use du grand talent de Mitch Gerads de retranscription des mouvements pour montrer le monde de l’espionnage de l’intérieur. Les personnages parlent même lorsque leurs bouches sont closes. Leur gestuelle suffit à exprimer ce qu’ils ressentent et c’est incroyable.

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Dans le fond, la narration de Tom King sert à chaque fois un seul et même propos : montrer des personnages à l’écart, en marge pour des raisons diverses, mais qui se battent pour avoir le droit d’exister pleinement. Que ce soit Vision qui cherche à vivre une vie normale, Kyle Rayner qui cherche à exister au milieu d’un univers en guerre permanente alors même qu’il n’est pas un soldat ou Chris Henry qui cherche à surnager au milieu des luttes intestines de Bagdad et Batman qui tente de (re)trouver une raison de se battre. Chacun des héros de Tom King est en proie aux doutes et recherche une nouvelle raison d’exister mais doivent se résigner à accepter ce qu’ils sont. Chacun d’eux est un soldat qui cherche sa paix dans un monde de violence permanente.

Vision est et restera une créature mi-humaine mi-robotique, Chris Henry devra se résigner à accepter de participer aux luttes et à choisir son camp, de même que Kyle Rayner. Batman lui doit accepter la mort de ses parents et sortir de la solitude dans laquelle il s’est lui-même enfermé. Il est compliqué de parler précisément de Batman parce que je ne veux pas spoiler sur la future sortie en France et qu’il est complexe de savoir précisément où veut en venir Tom King. Le récit est riche et tout se fait par petites touches mais c’est très intéressant. La quête de normalité de chacun de ses personnages se couplent à une réflexion sur notre monde, perpétuellement en conflit. Le désespoir est présent dans chacune des pages de l’auteur. Lire du Tom King, ce n’est pas plonger dans un océan de bonheur et d’optimisme.

Vous voilà prévenu.

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